« Te laisse pas faire », aider son enfant face au harcèlement à l’école-Emmanuelle Piquet (Editions Payot & Rivages)

Emmanuelle Piquet est psycho-praticienne en thérapie brève et fondatrice des centres de consultation Chagrin Scolaire et A 180 degrés. Elle forme également des professionnels à une méthode de lutte contre le harcèlement en rupture avec les méthodes actuellement appliquées par l’Education Nationale. Emmanuelle Piquet a écrit de nombreux ouvrages sur le harcèlement en milieu scolaire, dont le livre « Te laisse pas faire! », publié aux Editions Rivages & Payot.

« Te laisse pas faire », aider son enfant face au harcèlement à l’école: interview avec l’auteure

C.C. : Pouvez-vous nous dire ce qu’est une « thérapie brève » ? Comment cela se passe-t-il concrètement quand un parent vient vous voir pour lutter contre le harcèlement scolaire de son enfant ?

E.P. : La thérapie brève est une psychothérapie comportementale qui propose d’obtenir des résultats sur une très courte période, quelquefois en quelques séances. Ainsi, dans le cas de harcèlement, nous proposons de mettre en place et d’évaluer les résultats en quelques séances seulement.

La première séance se déroule toujours avec les parents uniquement, pour connaitre leur perception de la situation de harcèlement que vit leur enfant, pour savoir ce qu’ils ont déjà mis en place et n’a pas fonctionné. Parfois, on veut aussi les empêcher de faire des choses non intentionnelles qui peuvent, selon nous, contribuer à aggraver la situation.

La deuxième séance est consacrée à l’enfant ou à l’adolescent. Le but de cette séance est de comprendre  exactement ce qu’il vit. C’est souvent très difficile émotionnellement pour l’enfant.  Nous cherchons également à identifier les ressources intérieures qu’il possède déjà.  Notre objectif est de construire avec lui une stratégie qui se base sur ce qu’il vit, de résister à la situation de harcèlement façon « boomerang », en lui proposant des ripostes soit verbales, soit comportementales. Cette approche lui permet de développer une compétence qui nous parait indispensable : le respect de soi-même, se respecter et se faire respecter.

La troisième séance se passe également avec l’enfant harcelé. Avec lui, nous faisons le débriefing de la deuxième séance, nous voyons avec lui ce qu’il a pu mettre en place, ce qui a marché ou au contraire, ce qui n’a pas fonctionné. Dans 50% des cas, à ce stade, le harcèlement a déjà cessé, car l’enfant a changé de posture : il est passé de la posture de « victime » à la posture de « résistant ». Suivent ensuite une ou deux séances de consolidation, puis, trois mois après, une dernière séance dont le but est d’évaluer la durabilité du changement.

Ainsi, en 5 séances, nous parvenons à obtenir un taux de réussite de plus de 80%. Nous avons toutefois 15 à 20% d’échecs, échecs souvent observés dans de petites structures et liés au fait que les différents protagonistes de la situation de harcèlement se connaissent depuis leur plus tendre enfance. Dans ces cas-là uniquement, nous proposons un changement d’établissement. En effet, nous pensons que dans une situation de harcèlement, changer un enfant d’établissement scolaire n’est pas une solution en soi, car dans 60% des cas, la situation de harcèlement se reproduit dans le nouvel établissement scolaire. C’est pourquoi, nous accompagnons toujours l’enfant dans son nouvel établissement, en particulier lors des premiers jours de la rentrée scolaire.

C.C : Pouvez-vous nous parler des parents « hélicoptères » ? Pouvez-vous nous expliquer pourquoi l’intervention des adultes, même si elle part d’une bonne intention, peut contribuer à aggraver le harcèlement de l’enfant ?

E.P. : Le terme « parent hélicoptère » désigne au Canada et aux États-Unis un parent qui « plane » au-dessus de son enfant à la manière des pales d’un hélicoptère et qui vole à son secours dès qu’un problème se présente. Ces parents sont souvent hyperconnectés, et très inquiets de la capacité de leur enfant à être populaire. Cette attitude hyperprotectrice peut générer de manière non intentionnelle un manque de confiance en soi chez l’enfant. Très souvent, ces parents sont les derniers avertis d’une situation de harcèlement à l’école, car l’enfant, qui sait combien la situation va faire souffrir ses parents, tente de les protéger en se taisant. De plus, l’enfant a très peur de la réaction de ses parents. Plus généralement, nous conseillons très souvent aux parents, mais aussi aux équipes éducatives de ne pas intervenir directement dans la situation de harcèlement. En effet, quand un adulte intervient à la place de l’enfant, il lui envoie un message implicite : « Tu n’es pas capable de te défendre tout seul, alors je suis obligé(e) d’intervenir à ta place ». Or, le harcèlement se nourrit de cette vulnérabilité, de ce sentiment de toute puissance face à la souffrance de ses pairs, surtout au collège, où la popularité est quelque chose de très important pour les adolescents. C’est pourquoi le fait qu’un adulte intervienne à la place de l’enfant aggrave très souvent la situation de harcèlement. Le harcèlement devient plus pernicieux, moins direct. L’enfant se tait et dit que tout va bien, mais il adopte une attitude d’évitement, en passant tout son temps aux toilettes ou au CDI. C’est la raison pour laquelle nous, à Chagrin Scolaire, nous préférons travailler à côté de l’enfant, et non pas à sa place.

C.C. : Que pensez-vous de la méthode Pikas, ou « méthode de la préoccupation partagée » qui commence à être largement appliquée par l’Education Nationale ? Pensez-vous qu’elle peut être efficace pour lutter contre le harcèlement en milieu scolaire ?

E.P. : Dans la méthode Pikas, dès qu’un cas de harcèlement a été mis en lumière, on va convoquer le harceleur dans un entretien très court, et lui demander comment on peut aider l’élève harcelé. Le harceleur est convoqué jusqu’à ce qu’il avoue être le harceleur et qu’il trouve lui-même une solution au problème dont il est, pour l’essentiel, à l’origine.

Tout d’abord, alors que certaines associations de lutte contre le harcèlement scolaire annoncent un taux de réussite de 100%, nous ne disposons pas de chiffres officiels sur cette méthode. Ensuite, contrairement à notre méthode qui est appliquée dans le cadre d’un cabinet de psychologue, la méthode Pikas se passe dans le cadre scolaire, et nous pensons que ces taux de réussite supposés cachent une réalité que nous connaissons bien et donc nous avons parlé précédemment : le silence ou le mensonge de l’enfant, qui, pour protéger les adultes et en particulier ses parents, va dire que tout va bien, alors que c’est faux. Enfin, on peut se demander quel est l’apprentissage que fait l’enfant harcelé de cette situation, puisque quelqu’un d’autre intervient à sa place pour régler la situation. Comment va réagir cet enfant hors du cadre scolaire, en cas de harcèlement pendant les études supérieures ou en entreprise par exemple ?

C.C : Votre livre « Te laisse pas faire » publié aux éditions Payot incite les enfants à se défendre par eux-mêmes en cas de harcèlement scolaire en « lançant des flèches » aux agresseurs. Que répondez-vous aux parents ou aux enseignants qui vous disent qu’ « il ne faut pas répondre à la violence par la violence » ?

E.P. : Nous n’incitons pas les enfants à être violents, nous les incitons à devenir des résistants, c’est totalement différent. Paradoxalement, lorsque les enfants apprennent à se faire respecter, lorsqu’ils changent de posture, la paix revient dans les cours d’école, les relations entre pairs sont moins conflictuelles. Le harcèlement se nourrit de la vulnérabilité, et quand cette vulnérabilité disparait, le harcèlement cesse naturellement.

Un grand merci à Emmanuelle Piquet, fondatrice des centres de consultation Chagrin Scolaire et A 180 degrés, pour cette interview.

« Te laisse pas faire », aider son enfant face au harcèlement à l’école: le livre

L’ouvrage commence par la présentation de quelques situations de harcèlement : Bastien, un lycéen un peu corpulent et au visage marqué par l’acné, qui a vu se constituer un groupe Facebook « anti-lui » ; Manon, une élève de primaire qui, suite à des situations de harcèlement, ne veut plus aller à l’école ; Jérémie, qui se fait mettre en boîte toute la journée par son grand frère à l’école ; Gabriel, qui se fait mordre régulièrement par Salomé, une camarade de crèche ; Amélie, qui ne veut pas faire sa rentrée de Première car tout le monde a partagé une photo d’elle compromettante sur Facebook pendant l’été ; Dorian, un collégien au look intello qui se fait régulièrement chahuter et bousculer pendant les récréations.

Au travers de ces cas d’école, on ressent l’expertise d’Emmanuelle Piquet, car elle aborde des situations très différentes autour du harcèlement de l’enfant. Je dois dire que l’on reste un peu sur sa faim à ce moment-là de la lecture, on est scandalisés pour ces enfants harcelés et on attend que l’auteure nous propose ses solutions ! Mais il faudra attendre la toute fin de l’ouvrage pour en savoir plus…

Emmanuelle Piquet annonce ensuite les grands principes de sa méthode de lutte contre le harcèlement scolaire : affronter ses peurs au lieu de les enfouir, travailler avec l’enfant et non pas à sa place, apprendre à son enfant à adopter la bonne posture, passer de celle de « victime » à celle de « résistant ».

L’auteure détaille ensuite ce qui est particulier à une situation de harcèlement entre enfants, les codes de la cour d’école, l’amitié et le syndrome de popularité. Puis, les solutions proposées actuellement par l’Education Nationale nous sont proposées, des intentions bienveillantes mais inopérantes, selon l’auteure. Emmanuelle Piquet parle ensuite de ce qu’elle appelle les parents « Dolto », des parents bienveillants, parfois trop mêmes, des parents qui, au lieu de donner de petits coups de bec à sa couvée pour l’aider à sortir du nid, font au contraire tout pour qu’ils en reçoivent le moins possible. Emmanuelle Piquet nous parle ensuite de la technique de harcèlement appelée « exclusion-rapatriement », une méthode de harcèlement très pernicieuse et extrêmement destructrice pour l’enfant. L’auteure termine cette présentation très complète du harcèlement en parlant du cyber-harcèlement, un harcèlement qui ne s’arrête jamais, contrairement à celui qui opère en milieu scolaire. Bref, l’ouvrage est extrêmement réaliste, un véritable document très actuel sur les différentes situations de harcèlement que peuvent rencontrer les enfants dans leur parcours depuis la crèche jusqu’au lycée.

Emmanuelle Piquet présente ensuite dans le détail sa méthode de lutte contre le harcèlement, une méthode « à 180° degrés » de ce qui a déjà été tenté et qui ne fonctionne pas.

L’auteure nous donne des outils très concrets pour appliquer la méthode « Emmanuelle Piquet » : comment accueillir les émotions de l’enfant (la tristesse, la peur, la colère), comment les amplifier même pour faire de son enfant un partenaire dans cette lutte contre le harcèlement. L’ouvrage nous apprend ensuite à concocter des « flèches » contre l’adversaire, des flèches non pas d’attaque, mais de résistance. Le dernier chapitre répond aux premières pages, celles où le lecteur se sentait totalement offusqué devant les situations de harcèlement présentées. Vous connaîtrez seulement alors les « flèches de résistance » proposées par Emmanuelle Piquet dans ces situations !

Mon avis sur l’ouvrage :

C.C: J’ai dévoré le livre d’Emmanuelle Piquet en deux heures. Une fois la lecture commencée, je dois dire que je ne pouvais plus m’arrêter tant je me suis retrouvée au fil des pages. Pauline a été harcelée quand nous avons déménagé et qu’elle a dû intégrer en cours d’année un nouveau collège. Je l’ai appris de manière indirecte, Pauline nous l’avait caché. Je suis immédiatement intervenue auprès de la Principale. Les insultes ont cessé, mais aujourd’hui, je sais que le harcèlement a repris de manière moins directe, plus insidieuse. Je recommande chaleureusement ce livre à tous les parents. Il vous fera ouvrir les yeux sur la réalité que vivent vos enfants à l’école, et il vous permettra en tous les cas de mieux les accompagner tout au long de leur scolarité. A titre personnel, je regrette de n’avoir pas découvert cet ouvrage plus tôt.

« Te laisse pas faire », aider son enfant face au harcèlement à l’école, Emmanuelle Piquet

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